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Ressources · Profession ostéopathique

Ostéopathes en surnombre en France, en pénurie ailleurs : et si la solution passait par l'étranger ?

Antoine Depoux, ostéopathe D.O., fondateur de Heal On Site · publié le

Je vais commencer par un chiffre qui n'a rien d'officiel, c'est juste celui que je tiens depuis mon cabinet : entre Yutz et Thionville, on comptait 9 ostéopathes en 2020. On est plus de 35 aujourd'hui. Je n'ai pas de tableau Excel pour le prouver, je l'ai vu arriver, année après année, dans mon agenda. Les patients qui appelaient trois semaines à l'avance appellent maintenant la veille. Le remplissage du cabinet a changé de nature depuis 2024, et je ne suis clairement pas le seul concerné.

Alors j'ai voulu vérifier si c'était un ressenti local ou un vrai sujet de fond. Ça l'est — et à un point que je ne soupçonnais pas avant de creuser.

Le chiffre qui m'a mis la puce à l'oreille

Ce n'est pas la première fois qu'on entend parler de « trop d'ostéopathes » en France. Ce qui m'a interpellé, c'est la vitesse à laquelle ça s'est produit localement, et le fait que ça coïncide avec une vraie bascule dans mon activité : moins de remplissage à moyen terme, plus de demandes de dernière minute, et des patients qui commencent à comparer les tarifs entre confrères d'un même secteur — ce qui n'existait quasiment pas il y a cinq ans. Ce n'est pas dramatique, ce n'est pas non plus anodin. C'est le symptôme d'un marché qui absorbe plus de praticiens qu'il n'en a besoin, localement.

Ce que disent les chiffres nationaux

Je voulais des chiffres qui tiennent la route, pas des impressions de comptoir. Voici ce que j'ai trouvé.

Au 1er janvier 2024, la France comptait 47 412 ostéopathes inscrits au registre RPPS (le même registre où je suis moi-même inscrit). Le recensement indépendant d'osteopathes.pro, qui croise plusieurs sources pour filtrer les doublons et les inactifs, en dénombre environ 30 000 à 31 000 réellement en exercice sur la même période — l'écart entre les deux chiffres est déjà, en soi, un signal : de plus en plus de diplômés ne pratiquent pas, ou plus, l'ostéopathie à titre principal.

Le rythme de croissance, lui, ne faiblit pas : entre 2 000 et 2 500 nouveaux diplômés rejoignent la profession chaque année. Le Syndicat Français des Ostéopathes a documenté l'évolution longue durée dans son étude « Situation économique de l'ostéopathie de 2002 à 2020 » : la profession est passée de quelques milliers de praticiens en 2002 à environ 33 000 en 2020, avec une croissance de 93 % rien qu'entre 2012 et 2020 — soit plus de 16 000 professionnels supplémentaires en huit ans. À titre de comparaison, la population française, elle, a crû d'environ 4 % sur la même période.

Sur le plan économique, la même étude est sans appel : le montant net moyen des recettes est passé de 52 000 € en 2002 à 51 000 € en 2020 — stagnation en euros courants, donc recul en euros constants — pour un bénéfice net annuel moyen autour de 25 000 €, comparable à celui des orthophonistes. Les publications plus récentes d'Ostéopathes de France et du Registre des Ostéopathes de France (ROF) enfoncent le clou : revenu mensuel moyen de 1 987 € en 2024, en baisse de 10 % en dix ans, avec un quart de la profession sous 800 € par mois. Et pendant ce temps, la part des ostéopathes en statut micro-entrepreneur — souvent un signe d'activité à temps partiel ou de complément de revenu — est passée de 23,6 % en janvier 2022 à 33,3 % trois ans plus tard.

C'est dans ce contexte que l'Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) — l'organe d'audit interne des ministères sociaux, donc pas franchement une officine militante — a rendu, le 24 mai 2023, un rapport sur l'agrément des écoles et les capacités d'accueil en ostéopathie et en chiropraxie. Sa formulation est directe : la France se situerait « au premier rang mondial en termes de densité et de progression » du nombre d'ostéopathes, avec une « augmentation démographique non maîtrisée » et des « difficultés d'insertion professionnelle ». La mission recommande de revoir à la baisse les capacités de formation des écoles agréées.

Ce que je retiens de tout ça : ce n'est pas un problème de demande. 85 % des Français ont une image positive de l'ostéopathie, et une bonne partie du territoire reste mal desservie — je le vois avec mes propres clients d'entreprise. C'est un problème de volume et de répartition. On forme plus vite qu'on n'a besoin, et on forme au même endroit.

D'où ça vient

Pour comprendre pourquoi ça a pris cette ampleur, il faut remonter à la loi n° 2002-303 du 4 mars 2002 (la loi Kouchner), dont l'article 75 a créé le titre d'ostéopathe — sans pour autant créer d'ordre professionnel, contrairement aux médecins, infirmiers ou masseurs-kinésithérapeutes. Le décret n° 2007-435 du 25 mars 2007 a ensuite défini le champ de pratique. Puis, en 2014, deux textes ont structuré la formation : le décret n° 2014-1043 du 12 septembre, qui a créé la Commission Consultative Nationale d'Agrément (CCNA) chargée d'agréer les écoles, et le décret n° 2014-1505 du 12 décembre, qui a fixé la durée de formation à 5 ans pour 4 860 heures (dont 1 500 heures de formation clinique encadrée, avec 150 consultations complètes validées) — un volume réduit à 1 900-2 300 heures pour les professionnels de santé déjà formés, et à 800 heures pour les médecins.

Sur le papier, c'est l'un des cursus les plus complets au monde. Le problème, c'est qu'il n'existe aucun numerus clausus national : contrairement à la médecine ou à la kinésithérapie, le nombre d'écoles agréées et le nombre d'étudiants qu'elles peuvent accueillir ne sont pas pilotés en fonction des besoins du marché. Une trentaine d'écoles, la plupart privées et financées par les frais de scolarité des étudiants, ont un intérêt structurel à maximiser les effectifs plutôt qu'à les ajuster à la demande de soins. C'est très exactement ce que pointe le rapport IGAS de 2023 quand il évoque une CCNA en difficulté pour faire respecter les critères pédagogiques et les seuils de compétence clinique.

Toronto, novembre 2025

En novembre 2025, je suis allé à l'assemblée générale annuelle de l'Osteopathic International Alliance (OIA) — la fédération qui réunit les organisations professionnelles et de régulation de l'ostéopathie à l'échelle mondiale — à Toronto, pour parler de la main-d'œuvre ostéopathique mondiale. L'OIA vient de publier son rapport global 2026 : le nombre d'ostéopathes dans le monde a augmenté de 45,9 % depuis 2020, avec 171 573 « osteopathic physicians » (le modèle américain, où l'ostéopathe est un médecin à part entière) recensés dans 21 pays, et 89 293 ostéopathes au sens européen du terme dans 35 pays. La profession n'est donc pas en crise à l'échelle mondiale. Elle est en pleine expansion. Sauf chez nous.

Dans les échanges que j'ai eus là-bas avec des représentants d'autres pays, un constat est revenu sans arrêt : la France semble être le seul pays au monde dans une situation de saturation aussi nette — ce qui, je m'en suis rendu compte après coup, rejoint presque mot pour mot ce que dit le rapport IGAS sur notre « premier rang mondial » en densité. Le Luxembourg, où je travaille au quotidien avec Heal on Site, n'en est pas loin : j'y vois la même dynamique démographique s'installer, sans avoir pour l'instant de statistique publiée pour l'étayer précisément — c'est une observation de terrain, pas un chiffre officiel, et je préfère le dire clairement plutôt que d'inventer une source qui n'existe pas.

À l'inverse, plusieurs pays peinent à couvrir leurs besoins, avec des cadres réglementaires souvent plus aboutis institutionnellement que le nôtre. En Australie, les ostéopathes sont enregistrés depuis 2010 auprès de l'Osteopathy Board of Australia, sous l'égide d'AHPRA (Australian Health Practitioner Regulation Agency) — la même agence nationale qui régule les médecins, infirmiers et physiothérapeutes. C'est une reconnaissance institutionnelle qu'on n'a toujours pas en France, où l'ostéopathe reste un « titre » sans ordre. En Australie-Occidentale, la profession est d'ailleurs officiellement classée en pénurie par Jobs and Skills Australia, et plusieurs études académiques (notamment les travaux sur la rétention et l'attrition publiés dans l'International Journal of Osteopathic Medicine) documentent une vraie difficulté d'accès aux soins ostéopathiques en zone rurale et régionale. En Nouvelle-Zélande, le Osteopathic Council régule la profession depuis 2004 sous le Health Practitioners Competence Assurance Act 2003, et le ministère de l'Emploi (MBIE) décrit un secteur « relativement facile » d'accès pour les nouveaux diplômés, avec une demande d'emploi en ligne qui croît plus vite que la moyenne nationale depuis 2008 — même si la profession ne figure pas, à ce jour, sur la liste officielle des métiers en tension à l'immigration.

Pour être honnête jusqu'au bout : le Canada est un cas plus nuancé que je ne le pensais avant de creuser le sujet. Le cadre y varie énormément d'une province à l'autre, et en Ontario — la province la plus peuplée — la pratique manuelle de l'ostéopathie n'est à ce jour pas une profession de santé réglementée au sens du Regulated Health Professions Act de 1991 : l'association professionnelle (l'OAO) fonctionne encore sur une base volontaire et travaille activement, depuis plusieurs années, à obtenir cette reconnaissance auprès du ministère de la Santé. Sur ce point précis, le Canada est donc plutôt en retrait par rapport à la France, pas en avance. Ce qui reste vrai en revanche, c'est le besoin réel de praticiens sur le terrain — c'est ce qui ressortait des discussions à l'AGM — même sans cadre statutaire abouti partout.

Le vrai verrou : la reconnaissance des diplômes

C'est là que la question des équivalences devient centrale, et c'est le point qui bloque tout, avant même de parler de curriculum. À l'intérieur de l'Union européenne, la directive 2005/36/CE organise un système de reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles : un diplôme obtenu dans un État membre peut, sous conditions, être reconnu dans un autre. Ça facilite en théorie la mobilité — mais l'ostéopathie n'est pas une profession harmonisée au niveau européen (contrairement aux médecins ou aux pharmaciens), donc chaque État garde une large marge d'appréciation. En dehors de l'UE, c'est encore plus lourd : l'Osteopathy Board of Australia, par exemple, a mis en place un parcours d'évaluation spécifique pour les « Overseas Qualified Osteopaths », avec examens et vérifications au cas par cas.

Autrement dit : aujourd'hui, un ostéopathe français qui veut s'installer en Australie ou au Canada doit repasser par une procédure d'équivalence, longue et incertaine, diplôme en main. Un programme qui permettrait à un étudiant d'obtenir directement le diplôme du pays d'accueil, en y étudiant réellement sa dernière année de cursus, court-circuite ce problème à la racine plutôt que de le contourner après coup.

L'idée que je pose sur la table

Voilà où j'en suis arrivé. Nous formons, en France, sur 5 ans et 4 860 heures — un des cursus les plus complets au monde, je le redis. Pourquoi ne pas construire, en fin de bachelor (donc avant la 4ème année / M1), un vrai programme de mobilité pour les étudiants volontaires, vers les pays en tension de main-d'œuvre ostéopathique ?

Pas un stage d'observation de quelques semaines : une année d'études complète, dans une école partenaire, avec deux issues possibles selon le pays et l'affinité de l'étudiant — obtenir le diplôme local sur place (ce qui réglerait au passage le problème des équivalences, puisqu'il n'y aurait alors rien à faire reconnaître), ou revenir terminer son cursus en France. On pourrait même pousser plus loin avec une 5ème année croisée : un mémoire de fin d'études co-dirigé entre deux écoles, dans deux pays différents — une manière de produire de la recherche comparée sur une profession qui en manque cruellement.

Ce qui existe déjà (et pourquoi ça ne suffit pas)

J'ai vérifié avant d'écrire ces lignes, parce que ce serait dommage de proposer quelque chose qui existe déjà sans le savoir. Il existe des dispositifs de mobilité pour les étudiants en ostéopathie en France, mais aucun ne correspond à ce que je décris.

Le réseau OSEAN (Osteopathic European Academic Network) réunit une trentaine d'écoles partenaires — dont le CSO Paris — pour des échanges courts, d'une semaine à un mois. C'est utile pour découvrir d'autres pratiques, ça ne remplace pas une année d'études.

Les Erasmus « classiques » entre écoles d'ostéopathie existent aussi : l'IdHEO Nantes, par exemple, a un partenariat de longue date avec Helsinki Metropolia University, permettant des séjours de 3 mois à 1 an. Mais l'étudiant reste inscrit et paie ses frais de scolarité en France, et revient avec une simple mention « Europass Mobilité » ajoutée à son supplément de diplôme — pas un diplôme étranger, et aucune option de s'installer sur place à l'issue du séjour.

Ce qui n'existe pas, à ma connaissance, c'est un parcours qui mène réellement à un diplôme délivré par le pays d'accueil, avec la possibilité concrète d'y exercer ensuite. C'est précisément l'angle mort que je veux combler.

Je ne me fais pas d'illusions

Ce n'est pas un projet de 10 jours, et je préfère le dire clairement plutôt que de vendre une solution miracle. Il faudrait harmoniser des cursus qui ne se ressemblent pas d'un pays à l'autre — le nôtre, très clinique et encadré, n'a pas grand-chose de commun avec les programmes anglo-saxons souvent adossés à des universités généralistes. Il faudrait convaincre des écoles, des syndicats professionnels, des autorités de régulation, sur plusieurs continents, de travailler ensemble sur un sujet où chacun a ses propres intérêts. Et il faudrait, quoi qu'il arrive, obtenir la reconnaissance des diplômes délivrés dans ce cadre — ce qui ramène exactement au problème de départ, en plus complexe puisqu'il s'agit de le résoudre en amont plutôt qu'en aval.

Pourquoi ça vaut le coup quand même

Je pense que ce type de programme pourrait servir un second objectif, presque plus important que le premier : accélérer, dans certains pays, la reconnaissance légale de la profession elle-même. Le Luxembourg est un bon exemple de ce que prend ce genre de chantier. La profession y a d'abord été encadrée par un règlement grand-ducal en 2017-2018, en lien avec l'ALDO. En 2021, la Cour constitutionnelle a jugé que la matière relevait de la loi et non du seul pouvoir réglementaire, ce qui a renvoyé le dossier au Parlement. Un projet de loi (n° 8108) a finalement été voté par la Chambre des Députés le 29 juin 2023 et publié au Mémorial le lendemain. Ça fait donc plus de six ans, entre le premier texte et un cadre légal stabilisé, pour un pays de moins de 700 000 habitants. Un partenariat académique structuré, avec des étudiants qui viennent réellement se former et potentiellement s'installer, pèse dans ce genre de démarche — ça donne un argument concret aux autorités qui négocient la reconnaissance d'une profession : nous avons des professionnels formés et prêts, il ne manque que le cadre.

Qui s'occupe de ça ?

On me l'a déjà posée, cette question, et en la posant, on connaissait déjà un peu la réponse : ce genre de projet, ça ne se décrète pas depuis un cabinet à Yutz.

Je le dis quand même, sans détour : je m'en occupe avec plaisir, si suffisamment de monde se sent concerné pour qu'on avance à plusieurs. Je n'ai pas de dossier ficelé, pas de plan de financement, pas de liste d'écoles déjà engagées. J'ai un constat que beaucoup d'entre vous vivent déjà au quotidien, la conviction que la mobilité étudiante est le bon levier pour agir à la source plutôt que de subventionner un problème après coup, et l'envie de ne pas se contenter de le regarder passer.

Si vous êtes étudiant, enseignant dans une école d'ostéopathie, membre d'un syndicat professionnel, responsable d'une organisation à l'étranger, ou simplement ostéopathe qui vit la même chose que moi — d'un côté du problème ou de l'autre — écrivez-moi. Je serai aussi à l'assemblée générale de l'Osteopathic International Alliance (OIA) à Paris le 5 novembre 2026 (Maison de la Chimie) : si vous y êtes, venons-en parler directement.

Bibliographie

Prochaine étape

Vous êtes concerné par ce sujet ?

Étudiant, enseignant, syndicat, organisation à l'étranger ou ostéopathe : écrivez à Antoine pour avancer à plusieurs.